Hier soir, nouveauté pour moi : j'ai décidé de participer à un concours de nouvelles (il faut une première fois à tout).

Si le coeur vous en dit, vous pouvez aller y jeter un œil ici.
Les contraintes du Prix "quiqui" de short-édition étaient : 5000 signes maximum + thème "Vrooum".

 


NOUVELLE VIE

L’heure des congés était enfin venue ! Pour une fois, la chance leur avait souri ! Ce jeu de grattage à l’Intermarché du coin avait fait deux heureux : Michel et Monique. Quelle joie ! Ils ne comptaient plus l’énergie perdue à trimer à l’usine depuis plus de trente ans. Aucunes vacances depuis. Autant dire que s’évader, ils ne savaient pas trop ce que ça signifiait. Et là, miracle, « La » semaine inespérée dans le Sud de la France au Camping Paradisio était pour eux ! Monique se voyait déjà se dandiner à l’aquagym et buller dans le jacuzzi. Michel, lui, s’imaginait jouer à la pétanque avec les voisins « campineurs ». Et s’il pouvait reluquer quelques petites dames au passage, l’air de rien, ça serait pas mal. 
- A nous les grillades, le soleil et les apéros !

Le couple était dans les starting block, prêt à renier leur Nord de cœur pour quelques jours de vitamines D auprès de la « DJETTE-SET », comme disait Monique. Bon ok, il y avait mille kilomètres entre leur lieu de départ et d’arrivée, mais qu’à cela ne tienne. Ils n’avaient pas eu beaucoup de bonheur dans leur vie, alors celui-là, il ne le laisserait pas passer ! Restait à trouver le véhicule pour les parcourir. Mission compliquée mais pas impossible, car pas convaincus que leur petite Talbot Horizon GT de 1987 pourrait assurer le trajet... Quoique... Elle en avait vu quand même : 31 ans qu’elle partageait leur quotidien. C’est pas maintenant qu’ils allaient là laisser sur le carreau ! De plus, en réfléchissant bien, qui pourrait les dépanner et leur prêter mieux ? 
- Roger ? 
- Même pas en rêve. Si on l’écoutait, sa 309 de 1994 est presque neuve, jamais il nous la laissera.
Michel était sûr qu’il préférerait prêter sa femme que sa voiture... Et ici, sa femme ne servirait à rien. Il avait déjà sa Monique, c’était bien suffisant. 
- Jacques ? Ton collègue d’usine.
- Il n’a qu’un Ciao bourrique ! Quant à louer une voiture, autant se pendre tout de suite. 
Le banquier ne les louperait pas. Si seulement Monique tenait mieux les comptes et mangeait moins.
Aussi, Michel et Monique furent unanimes (car Monique pensait toujours comme son mari) : ils partiront avec leur titine de toujours. Elle avait fait leur fierté dans leur jeunesse. Ils l’avaient choisie ensemble (enfin surtout Michel), lorsqu’ils étaient de jeunes adultes encore potables. On pouvait y déceler les traces du tunning qu’il avait pratiqué dessus. Il trouvait ça plutôt réussi d’ailleurs, malgré les années passées. Sans un sous, c’était le seul plaisir qu’il s’était octroyé, avec son superbe pot d’échappement chromé. Pourquoi les pauvres ne pouvaient-ils pas avoir eux aussi de belles voitures ? Il en était fier. Elle était marron doré avec les pare-chocs repeints en orange, à l’époque, c’était à la mode, comme leur tapisserie de cuisine aux motifs arrondis. Monique avait refait les housses, avec des petites dentelles très personnelles. Et ce moteur... Michel en était tout chose à chaque fois qu’il le faisait ronronner.
- Ecoute Monique !
- Oui, oui j’écoute...
- Elle au moins, on l’entend !

Bref, le départ était imminent. Monique ferma la maison, mis les bagages dans le coffre et s’installa côté passager. Bah, elle allait pas conduire non plus, « c’était pas une voiture de femme » qu’il disait le Michel, car les femmes « elles savaient pas conduire des modèles aussi puissant sacrebleu !». Monique était d’accord avec lui. Elle-même ne se faisait pas confiance, ni au volant, ni ailleurs à bien y réfléchir. Heureusement que Michel était là, même si ça n’avait jamais été très rose. 

Il démarra pied au plancher, une veille habitude qui faisait lever les yeux de Monique au ciel. La route et ses décors gris défilaient à toute allure. Le son du moteur de la Talbot les accompagnait. Le radio cassette ne marchait plus depuis longtemps. Puis Monique se mit à penser... Et si sa vie était égale à cette route droite et terne. Elle regarda Michel, en silence, essayant de se rappeler de bons souvenirs. En vain... Elle avait cru en cet homme. Il l’avait sauvée de son père maltraitant. Ah ça oui, il l’avait enlevée des griffes du patriarche pour la faire tomber dans les siennes, plus insidieuses... Pas de violence physique, mais Monique n’était jamais assez bien pour rien. Elle était son souffre-douleur moral et elle le supportait, sans rien dire, en accumulant la honte en elle. 
Freinage brutal.
- Michel tu vas trop vite...
- Ne commence pas à me gonfler !
Une larme coula alors sur sa joue pâle et trop flétrie pour son âge. Il avait fallu un jeu au supermarché pour connaître une parenthèse de joie. Pourrait-elle continuer à supporter son quotidien après cette semaine ? 
Michel conduisait dangereusement, entre zigzag, insultes aux autres conducteurs et curage de nez. La vitesse rappelait à Monique ses années écoulées trop vite et gâchées à ses côtés. A 50 ans, c’était maintenant ou jamais. Une bouffée d’amertume lui remonta, elle s’était décidée.
- Michel, arrête-toi !
Il la regarda, interrogatif.
-Michel, c’est terminé. Je pars.

Création réalisée dans le cadre du Prix Quiqui, Short Édition